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Fiesta des Suds 2010: Interview Ahamada Smis



Le slameur marseillais d’origine comorienne Ahamada Smis a du verbe, il en est même artisan. Ici pas de place pour le bling-bling ni pour le m’as-tu vu, la sincérité est le mot d’ordre. S’il est à la croisée entre plusieurs styles musicaux, une chose est sûre, Ahamada a hérité du don de conteur. Avant de le voir sur scène à la Fiesta des Suds le 15 octobre, il était nécessaire de faire plus ample connaissance.


Ton dernier opus « Etre » pose la question de l’être. Etre ou ne pas être, telle est la question ?
Déjà en 2003 dans l’album « Où va ce monde » j’écrivais Aujourd’hui je suis, demain je ne suis plus en tant qu’être, en tant qu’être humain. Aujourd’hui tu es là demain tu n’es plus, c’est le commun de tous. Et donc c’est le questionnement de qui nous sommes en tant qu’être humain. Qui sommes-nous dans l’univers et qui sommes-nous en tant qu’âme ? Où étions-nous, où allons-nous ? En quoi consiste notre passage ? Ce sont des questions générales mais universelles. Je prends des bouts de vie de chacun, je les mixe dans des fictions pour que chacun puisse s’y reconnaître tout en essayant d’envoyer un message.

Et il y a un petit peu de toi dedans ?
Il y a toujours un peu de moi c’est sûr et un peu de l’autre. Je m’inspire de la vie, de mon entourage, des gens que je rencontre dans mes voyages, des petits clichés, des petites photos. Je mixe toutes les choses qui me marquent que ce soit dans la tristesse ou dans le positif. J’essaie de les prendre, de les photographier avec mon stylo. J’en fais toujours des questions, je ne suis pas du style à raconter ma vie de A à Z mais il y a toujours un peu de moi, c’est sûr.

Dans tes paroles, tu parles de parcours et aussi de couleur(s) de peau. On sent peut-être que ça a pu être difficile.
Je ne dis pas que ça a été spécialement dur dans mon propre parcours. Ce sont des images. Après, pour tout le monde ça peut être difficile. Par rapport à la couleur de peau, je dis que c’est difficile parfois dans la peau d’un noir comme ça peut être difficile aussi dans la peau d’un blanc. Le racisme est de tous les côtés. Après malheureusement on connaît plus le racisme des blancs (et je dis ça par rapport à leur conquête du monde). Le racisme on le retrouve partout et contre tous, chez les noirs, les noirs envers les noirs, les asiatiques etc.

Oui tu en parles justement dans le titre « Gouttes d’eau ».
Oui dans « Gouttes d’eau », bien sûr. J’ai eu envie de raconter le racisme qu’on peut vivre dans la peau d’un noir. Dans le deuxième couplet, je raconte qu’on peut aussi vivre le racisme dans la peau d’un blanc. Ce racisme existe au quotidien. Un jeune blanc tout tranquille peut se faire agresser parce qu’il est blanc. Un jeune noir se fait agresser, mal voir ou se fait refuser certaines choses tout simplement parce qu’il est noir. Je donne ces images et après je pose des questions. J’apporte ensuite des affirmations par rapport à cette question du racisme.

C’est justement ce qui est intéressant dans cette chanson. Peux-tu nous expliquer ta démarche ?
En tout cas ça pousse à écouter ma façon d’écrire, d’aborder, les sujets et les thèmes. Car les thèmes on les aborde tous. Il faut trouver la bonne façon, le bon angle pour traiter un thème. C’est ce qui va changer par rapport aux autres et qui va donner envie à certaines personnes d’écouter ou pas. On peut parler du racisme en France et dire qu’il n’y a que des fachos, bla, bla, bla. Tout le monde le fait et du coup tu deviens un chien qui aboie devant un mur. On n’écoute plus. Alors que quand tu prends une autre forme d’écriture, (moi je choisis le questionnement et une dernière affirmation sur la dernière image), on t’écoute. Qu’on soit d’accord ou pas d’accord avec toi on t’écoute puisque tu poses des questions. Le tout sans ton agressif parce que quelqu’un qui vient en t’agressant, t’as pas envie de l’écouter.

Tu parles souvent des femmes, de la femme. Il y a notamment trois interludes dans ton album qui s’appellent Femme 1, Femme 2, Femme 3. Ce sont des accouchements. Racontes-nous ton rapport à la femme et à l’accouchement.
On a tous une partie féminine en nous qu’on assume ou qu’on rejette tout comme les femmes ont un côté masculin. Moi je sens qu’il y a une féminité en moi et je l’assume bien en tant qu’être humain. J’avais envie de développer ce thème. Me dire que je suis un homme et que je ne pourrai jamais accoucher – non pas que j’en ai envie (rires) –, c’est une curiosité. Que ressent la femme quand elle est enceinte, quand elle accouche, comment le vit-elle et qu’est ce qu’un accouchement, sont autant de choses qu’on ne pourra jamais vivre. Tu peux les imaginer bien sûr, mais ce n’est pas pareil. C’est comme être père. Tu t’imagines des tas de choses et quand tu le deviens, tu réalises que c’est différent, que c’est quelque chose que t’étais loin d’imaginer !
Même en essayant de rentrer dans la peau d’une femme, il y a des choses qu’on ne peut imaginer. C’est pour cela que j’ai demandé à une femme de m’écrire les sensations qu’elle ressentait quand elle était enceinte et au moment de l’accouchement. J’ai voulu traiter le regard des gens. Le regard des gens qui change par rapport à différentes femmes. On regarde d’une certaine manière une jeune femme, jeune, habillée sexy, en boîte. On va porter un autre regard sur la même jeune femme, enceinte. Et quand cette femme devient voilée, les regards changent aussi. Pour évoquer ces différents regards, j’ai donc demandé à une amie qui a vécu ces trois situations de me décrire du mieux qu’elle le pouvait ce qu’elle avait ressenti. De là, j’ai essayé d’imaginer ces scènes au plus juste.

Ce sont des interludes qui surprennent la première fois qu’on écoute l’album. Qu’as-tu voulu transmettre ?
Ce sont des morceaux qui touchent beaucoup les femmes. C’est pour cela que je voulais que ce soient des morceaux a capella, je voulais que ces interludes soient la colonne vertébrale de l’album, sous forme d’interludes, sans instruments. C’est comme ça que je l’ai vu avec cette chanteuse sud-africaine qui m’accompagne. Je voulais qu’elle chante en anglais pour que tout le monde puisse comprendre, que ce soit universel. Ca n’a pas été un enregistrement facile car je voulais qu’il y ait une vraie émotion. Imaginer sentir son accouchement et que ce soit vrai, que ce soit réel. A jouer sur scène c’est très difficile, ce n’est pas un morceau que tu peux jouer n’importe où.
Quand je l’ai enregistré, j’ai trouvé qu’il manquait quelque chose. Comme j’ai l’habitude de tout le temps enregistrer des choses partout, quand ma femme a accouché, j’ai enregistré des sons. J’ai enregistré les cris de l’enfant, les battements de cœur de l’enfant et ma femme m’a dit que je pouvais les utiliser.

Ton style de musique est à la croisée entre plusieurs musiques et on ne sait pas trop comment le définir : slam, hip hop, soul, world.
C’est la question éternelle !

Alors est-ce que ta musique est un peu de tout ça ?
Justement pour répondre à cette question, je prends souvent l’image de l’enfant métisse dont on cherche l’identité. En fait il n’est pas juste noir, bleu ou blanc. Il est un peu de tout ça, il a plusieurs influences et c’est justement ça, son identité. Comme ma musique. En tant que comorien, donc issu d’un peuple déjà métissé à la base, bantou, shirazien, océanien, toutes ces musiques résonnent en moi. En arrivant en France, j’ai rencontré la musique occidentale (pop, new-wave, batcave). Il ya eu aussi le hip hop, là je me suis senti comme un poisson dans l’eau. Même si je me suis fait connaître dans le hip hop, j’aime aussi toutes les musiques. Ce qui est difficile c’est de trouver l’équilibre entre toutes ces musiques sans faire de copier coller. Faire un mélange subtil et bien fait. J’ai de la chance de travailler avec des musiciens qui viennent de styles différents ; jazz, musique du monde, musique provençale.

Tu fais d’ailleurs différents featurings sur ton album : Staff Benda Bilili, David Walters, des artistes comoriens…
A part David qui est de Marseille, la plupart sont des africains. Il y a Staff Benda Bilili qui est de Kinshasa, Cheikh MC qui est des Comorres. David qui est antillais, a son identité marseillaise aussi. En fait, je n’ai pas réfléchi aux featurings, j’ai réfléchi à ce que les artistes pouvaient apporter. J’ai effectué certains featurings avec des gens très connus qui ne sont pas dans l’album. Je ne veux pas faire de comm’ mais un album équilibré au niveau musical qui soit bien construit. Après est-ce que c’est du slam, du hip hop ou de la musique du monde... Quand tu viens chez moi, tu n’écoutes pas que du rap ou du jazz.

Oui et aujourd’hui plus que jamais, de plus en plus d’artistes tendant à mélanger les genres. Le rapport aux musiques n’est pas la même.
Aujourd’hui on arrive à avoir un accès à d’autres musiques grâce à internet. Aujourd’hui avec l’ouverture sur le monde, on peut écouter des musiques qui viennent du fin fond de l’Asie, du Kenya etc. Tu peux écouter ça en boucle sur internet, t’en inspirer. On ne peut pas se sectoriser. Avant c’était difficile, il fallait plutôt aller dans les magasins spécialisés, c’était une autre démarche, même si cette démarche existe toujours aujourd’hui. Aujourd’hui la musique est plus accessible. On arrive moins à en vivre en tant qu’artiste mais ce n’est pas non plus un mal car il y a des gens qui vont te connaître même s’ils n’achètent pas ton album. Ces personnes ne t’auraient jamais connu s’il n’y avait pas ce média qu’est internet. Après ils viennent te voir sur scène.
Quant au téléchargement il ne me dérange pas. Je préfère quelqu’un qui me télécharge et qui m’écoute plutôt que quelqu’un qui ne me télécharge pas et qui ne m’écoute pas. Disons que maintenant tu achètes moins par hasard. C’est aussi pour ça qu’aujourd’hui on vend beaucoup de CD pendant les concerts.

Sinon qu’est-ce que tu écoutes en ce moment ? Quel ton album du moment ?
Je suis revenu vers un ancien album. Sierra Leone All Stars : Living like a Refugee. J’adore cet album, c’est un album qui a été fait par des réfugiés. Malgré leur misère, malgré leur vécu, tu sens le « smile » dans leur album. Il n’y a pas une lourdeur qui te pèse. Même s’ils parlent de la guerre et de la misère, ils gardent le sourire. C’est un album que je peux écouter à tout moment.

Qui as-tu envie de voir particulièrement à la Fiesta des Suds ?
Je dirais Danyel Waro même s’il y en a d’autres. J’ai écouté sa musique et regardé ses concerts sur le net, il y a une forte émotion, je trouve ça super bien!

 

Interview et propos recueillis par Linda Mouffek

 Photos: n°1 Heidi Hollinger
n°2 Vincent Lucas


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